Pr. Eric Caumes : « Mieux vaut ne pas faire reposer nos espoirs sur le seul vaccin »

Le Professeur Eric Caumes est chef du Service des Maladies Infectieuses et Tropicales de l’Hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) et professeur des Universités/Praticien Hospitalier de Médecine à l’Université Pierre et Marie Curie-Sorbonne Université

En exclusivité, le Professeur Eric Caumes partage son avis d’infectiologue sur la pandémie liée au SARS-Cov-2 qui frappe le monde entier depuis plusieurs mois. Et il répond aux interrogations des chirurgiens-dentistes, notamment sur les tests du Covid-19.

 

UD Mag : Le SARS-Cov-2 est un virus dont lorigine animale ne fait plus de doute (les chauves-souris). Comment expliquez vous la transmission de ce virus de lanimal à lhomme ?

Eric Caumes : Le virus s’est transmis de la chauve-souris à l’homme en passant par un animal, hôte intermédiaire, le pangolin. Le pangolin est une espèce protégée mais malheureusement les chinois en consomment régulièrement pour sa chair, parait-il savoureuse, et ses vertus aphrodisiaques. On peut donc le trouver sur les marchés en Chine. La proximité de l’homme et du pangolin explique que le virus est ainsi passé à l’homme après avoir muté pour se transmettre et s’adapter au pangolin puis à l’homme.

 

Comment ce coronavirus sest-il répandu à travers le monde à partir de la Chine ?

Le virus s’est répandu dans le monde par les voyageurs, tout simplement. Ce n’est probablement pas un hasard si les trois premiers pays européens les plus touchés, Italie, Espagne, et France, sont les plus visités en Europe par les touristes.

 

Est-il plus contagieux et/ou plus virulent que les précédents coronavirus ?

Le virus SARS-CoV-2 est plus contagieux que les SARS-CoV-1 et MERS-CoV, ses deux prédécesseurs responsables d’infections émergentes. Par contre il est moins virulent que les SARS-CoV-1 et MERS-CoV qui ont des taux de létalité d’environ 10 à 30% alors que le Covid-19 a une létalité de l’ordre de 1%, probablement même inférieure.

 

A ce stade de la pandémie qui sévit de façon variable selon les pays, pouvez-vous nous dire si, en France, l’épidémie est en train de disparaître ? Si oui, pour quelles raisons ?

On ne peut pas dire que l’épidémie est en train de disparaître en France. On peut juste dire qu’elle est contrôlée. C’est à dire que le taux de transmission n’est probablement pas supérieure à 1. Ceci a été rendu possible par le confinement qui a fait passer le taux de transmission de 3-4 à moins de 1 en empêchant les contacts d’homme à homme et donc la possibilité de se transmettre le virus.

Après le déconfinement, c’est le respect des gestes barrières (gel hydro-alcoolique, masques, distanciation sociale) et l’isolement des malades et des contacts, en remontant les chaines de contamination jusqu’aux foyers d’infection (ou clusters), qui permettront de contrôler l’ épidémie en cassant les transmissions.

 

Existe t-il un risque élevé dune seconde vague ?

Le risque de deuxième vague est très élevé si les règles du déconfinement ne sont pas respectées. Il suffirait de baisser la garde quant au respect des gestes barrière (c’est la responsabilité des Français) ou aux mesures de dépistage des cas, de traçage des contacts, de leur diagnostic et de leur isolement (c’est la responsabilité de l’état) pour observer une deuxième vague.

 

Il existe des tests de détection directe du virus (RT-qPCR) et des tests sérologiques d’évaluation de la réponse immunitaire (production danticorps IgM et IgG anti-SARS-CoV-2). Daprès vous, est-il envisageable et/ou souhaitable de tester la population à grande échelle ou seulement des populations ciblées (professionnels de la santé) afin de mieux contrôler l’épidémie ?

C’est un sujet délicat car la sensibilité des différents tests PCR n’est pas excellente et l’accessibilité à des tests sérologiques de qualité n’est pas encore aisée. Idéalement il faudrait d’abord tester toutes les personnes suspectes d’avoir le Covid-19, ainsi que tous leurs contacts récents et proches, symptomatiques et asymptomatiques, dans leur famille, et sur leurs lieux de travail pour identifier les foyers épidémiques possibles. Une fois ceci réalisé correctement, il sera temps de s’attaquer aux foyers épidémiques potentiels que sont les écoles, les hôpitaux, les foyers de travailleurs, les casernes, les abattoirs, bref, tous les lieux ou se côtoient plusieurs personnes à plus grand risque.

 

Point sur les tests du SARS-CoV-2 par le Dr Christophe Teillaud

 

Pouvez-vous nous donner votre avis sur la fiabilité (sensibilité et spécificité) des tests sérologiques, la HAS ayant récemment émis un avis. Des tests salivaires de détection du virus et/ou de détection des anticorps seront prochainement disponibles. Pensez-vous que les chirurgiens-dentistes puissent participer à une campagne de dépistage ? 

Il existe deux types de techniques diagnostiques :

1/ Les tests PCR permettent de faire le diagnostic d’infection aiguë et donc de dépister les personnes contagieuses. Les PCR nasopharyngés cumulent plusieurs handicaps : c’est un geste technique difficile, car il faut enfoncer le coton-tige loin. La qualité du geste, et donc sa sensibilité, est opérateur dépendant ; c’est douloureux, on ne peut pas répéter ce geste trop souvent, cela « consomme » une infirmière pour le prélèvement et il faut les cotons-tiges et les moyens de transport adaptés. Les PCR salivaires ou sur crachats sont certainement plus faciles mais elles ne sont pas de pratique courante en dehors de rares laboratoires.

2/ Les tests sérologiques permettent de faire le diagnostic d’une infection récente (IgM) et tardive (IgG). Il existe différentes techniques sérologiques, par différents laboratoires spécialisés. Et les autorités de santé n’ont pas encore tranché entre les différents tests sérologiques disponibles. Il existe aussi la possibilité de faire des tests d’orientation diagnostique rapides (TROD) sur une goutte de sang prélevée au doigt. Si de tels tests pouvaient rentrer dans la pratique courante, cela serait très pratique car la réponse est immédiate.

 

Les chirurgiens-dentistes de part leur activité professionnelle sont particulièrement exposés aux risques infectieux. Pensez-vous quil soit pertinent de tester à grande échelle les chirurgiens-dentistes à laide des tests de détection directe (présence du virus, puisquil existe des formes de Covid-19 asymptomatiques) et/ou à laide de tests sérologiques témoignant dun contact avec le virus ?

On pourrait tester tous les dentistes par une sérologie de type IgG.

Si les collègues sont positifs, ils sont très certainement immunisés contre le Covid-19 car les anticorps ont l’air protecteurs, la seule incertitude concernant la durée de la protection. Dans un tel cas, ils pourraient travailler avec sérénité et ne pas exiger de leur patient un test diagnostique pour éliminer toute possibilité de contagiosité.

Si les collègues sont négatifs, ils ne sont pas immunisés contre le Covid-19. Dans un tel cas, ils savent qu’ils sont à risque de contracter le Covid-19. Ils pourraient alors exiger de leur patient un test diagnostique (PCR et IgM) pour éliminer toute possibilité d’infection et/ou de contagiosité au moment du geste dentaire. Néanmoins cette attitude est irréaliste car le délai de rendu des résultats, d’une durée au moins supérieure à 48h, ne permet pas d’éliminer la possibilité d’une recontamination entre le moment du test et le moment de la consultation dentaire. La seule solution est donc de se protéger.

 

Pensez-vous quun traitement médical efficace (hydroxychloroquine, antibiothérapie, immunothérapie) et quun vaccin puissent être disponibles à court ou moyen terme pour venir à bout du Covid-19 ?

Nous n’avons pas encore de très bonnes nouvelles pour les traitements de la phase initiale, virale. L’hydroxychloroquine ne marche pas, pas plus que les antiviraux comme le lopinavir/ritonavir ou le remdesivir (même si pour cette dernière molécule cela demande à être rediscuté à la lumière de plus d’études). Le seul espoir repose sur l’ivermectine, un antiparasitaire qui pourrait marcher par un mode d’action peu évident.

Pour la phase tardive de l’orage immunitaire (dit aussi orage cytokinique), il est possible que les corticoïdes et une biothérapie, le tocilizumab, aient une certaine efficacité, de l’ordre de 50%, ce qui serait une bonne nouvelle. Mais cela demande à être confirmé par des études plus larges et plus rigoureuses que celles actuellement disponibles.

Pour le vaccin, il est toujours permis de rêver. Faut-il encore se souvenir que cela fait des décennies que l’on cherche des vaccins efficaces contre la tuberculose, le paludisme, ou le sida, sans succès. Sans oublier que même quand il existe un vaccin efficace, comme pour la rougeole, ce vaccin est boudé par la population. Et il pourrait en être de même pour le Covid-19. Donc mieux vaut ne pas faire reposer nos espoirs sur le seul vaccin.

 

Interview réalisée par le Docteur Christophe Teillaud (Conseiller scientifique de l’Union Dentaire) pour l’UD Mag.   

 

 

 

 

 

 

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